« L’art pour tous » N°3

Aujourd’hui c’est au sujet de la chine de commande que l’on s’intéressera. Un commerce qui fera apparaitre les prémices d’une mondialisation en marche depuis le XVe siècle, mais qui fera aussi naître quantités d’oeuvres et d’échanges culturels entre l’Europe et la Chine.

Depuis le Moyen-Âge, la Chine fascinait l’Europe avec sa prospérité légendaire contée dans le Devisement du monde de Marco Polo. Accéder aux Indes orientales devint  l’objectif de toutes les puissances maritimes et, lorsqu’il fut possible d’étendre l’influence européenne jusqu’à l’Océan Pacifique au XVIème siècle. La course aux richesses chinoises commença, et notamment celles de la porcelaine.

Les acteurs européens de ce commerce n’exportaient que les marchandises reçues à Canton de l’intérieur par les intermédiaires locaux; ces agents et ces consuls n’avaient pas le droit de sortir des limites étroites de la résidence qui leur était assignée, encore moins de visiter le pays, ni même de se rendre dans les autres ports de l’Empire. Par ailleurs, la vision confucéenne des Chinois n’aidait pas les Européens. En effet, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, domina l’idée que la Chine, « empire céleste », accordait sa faveur à des peuples inférieurs en acceptant de commercer avec les Occidentaux. Les représentants européens devaient donc être considérés comme ceux des états tributaires de la Chine, ce qu’ils étaient en quelque sorte puisqu’ils louaient leurs comptoirs. Les relations entre Chine et Europe restèrent donc profondément sous contrôle chinois jusqu’au XVIIIème siècle où le gouvernement impérial commença à perdre son rôle dominant au profit des marchands, tant européens que chinois.

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Malgré ces différences de perspective, les contacts entre Chine et Europe dépassaient les seuls domaines diplomatiques et commerciaux. En effet, des missions religieuses, essentiellement jésuites, furent envoyées. Ce sont ces missionnaires, cinq jésuites, envoyés en 1685 par Louis XIV dans la capitale de l’Empire, qui fournissent une base solide aux recherches sur l’art chinois. Cet apport des jésuites et les marchandises ramenées par les marchands européens menèrent à cette chine de commande, dont il sera l’objet dans notre réflexion. Réflexion que nous allons centrer sur l’étude de la porcelaine, ce type de faïence chinoise, produit de luxe, qui connue un grand engouement en Europe. Les Portugais, les Hollandais et, dans une moindre mesure les Anglais, faisaient un trafic considérable de ce produit de la Chine. Des magasins de curiosités étaient établis à Lisbonne et Amsterdam, et des marchands portugais vendaient vases et autres objets de porcelaines à la foire Saint-Germain de Paris. Les plus luxueuses de ces porcelaines connurent un décor avec, dans un premier temps une iconographie chinoise puis dans un second temps influencée par la culture européenne.

C’est donc cette iconographie qui sera le centre de notre exposé: nous chercherons à déterminer les sources d’inspiration de la Chine de commande, aux XVIIème et XVIIIème siècles et à en déterminer les retombées sur les créations européennes que l’on nomme « chinoiseries ».

Afin de répondre à cette interrogation nous utiliserons un corpus formé de faïences chinoises et européennes mais aussi d’ouvrages occidentaux et asiatiques. Dans un premier temps nous travaillerons sur l’iconographie des porcelaines chinoises avant et après l’influence des goûts occidentaux pour aboutir à une étude des modifications de ces objets une fois arrivés en Europe (notamment à Delft).

La porcelaine est l’un des symboles de la Chine, au même titre que la soie et le thé. Il s’agit en effet de trois produits qui connurent un immense succès à l’étranger, en raison de leur qualité et de la nouveauté qu’ils représentaient pour les régions importatrices encore incapables d’en fabriquer ou cultiver. L’histoire de l’utilisation de la porcelaine en Chine remonte au XVIème  siècle avant J.-C., pendant la dynastie des Shang. C’est à cette époque que sont apparues les premières porcelaines, mais à cause de la technique grossière de fabrication, on considère que la véritable porcelaine a été inventée pendant la dynastie des Han. La renommée des porcelainiers chinois ne prit corps véritablement qu’au début du XIVe siècle de notre ère. Sous les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912), des artisans perfectionnèrent les célèbres porcelaines blanc-bleu. La peinture sur glaçage à partir de couleurs à base d’émaux fut aussi développée à cette époque. Marco Polo parcourt la Chine et rapporte cette céramique fine et translucide inconnue en Occident, baptisée « porcellana » …

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Après 1498, avec l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama, la porcelaine envahit les marchés occidentaux. Un commerce régulier s’établira alors entre l’Extrême-Orient et l’Europe. À cette époque, les Chinois mirent au point de nouvelles techniques de décoration faisant appel à la peinture sur couverte, avec ou sans fond bleu. Les décors polychromes ou sur fond bleu et blanc, qui devinrent bientôt plus importants que la forme même de l’objet, représentaient le plus souvent des végétaux (pivoine, prunus, chrysanthème, pin ou lotus), des animaux (oiseaux, papillons, cerfs) et des créatures mythologiques. Pour ce qui est des créatures mythologiques, celle du dragon est la plus populaire. En effet, il est le symbole du bien, de la protection, gardien des ancêtres et de la vie. Il peut être aussi associé aux éléments… On le retrouve sur tout type de médium et notamment en porcelaine. Sur un Vase bouteille à col long au décor de dragon à trois griffes, Jingdezhen, (Jiangxi), règne du Xuande (époque Ming), Beijing, Musée du Vieux Palais, on retrouve un dragon associé au ciel. Il est effectivement représenté entouré de divers motifs de flammes et de nuages et nous indique donc un dragon céleste (groupe le plus puissant). Le thème du dragon sera utilisé sans discontinuité de l’époque Han (206 av J.C.) jusqu’à la chute de la dynastie des Qing (1912) où il figurait encore sur le drapeau officiel. Cette pièce classée de « première catégorie » par sa qualité plastique, s’inscrit dans la tradition du décor bleu sous couverte tel qu’il se développe à partir des Yuan.

Cependant la peinture de paysages est le genre artistique le plus noble de la peinture chinoise traditionnelle. En chinois, paysage se dit shanshui, ce qui signifie « montagne-eau« , éléments essentiels du paysage. L’art du shanshui est empreint du taoïsme. La majesté des paysages souligne l’insignifiance de l’être humain dans l’immensité du cosmos. Et comme dans le feng-shui, le shanshui respecte des règles de composition précises (les détails, une autre fois !). D’autre part, comme l’écrit Yolaine Escande (« Montagnes et Eaux, la culture du shanshui », éditions Hermann) : «Les deux éléments de la montagne et de l’eau incarnent le principe universel de vie et correspondent par analogie aux pôles cosmologiques à l’œuvre dans l’univers en constante mutation des Chinois, l’eau relevant du principe yin (l’ubac, l’ombre, la lune, la terre, la féminité, la souplesse, etc.) et la montagne du yang (l’adret, la lumière, le soleil, le ciel, la masculinité, la rigidité, etc.). De même, l’association entre corps humain et corps cosmique ne peut se concevoir que dans la montagne : les rochers composent son squelette, les rivières, son sang, les arbres et les plantes, ses cheveux, les brumes et les vapeurs, sa respiration etc. Inversement, il est courant que le corps humain soit représenté sous la forme d’une montagne.» Cette « religiosité » du paysage explique sûrement la précocité des asiatiques, pour traiter ce thème en peinture, dès le 7e siècle. A l’inverse, en Europe, il faudra attendre la Renaissance (15e siècle) et le relâchement du carcan religieux, pour que la peinture de paysage soit reconnue comme valable.

Avec le goût des Occidentaux pour les représentations chinoises, une exportation considérable se fit. Ces échanges entre l’Orient et l’Occident influença les pratiques artistiques des uns et des autres. Cependant la Chine, pour satisfaire sa clientèle, dut se plier aux formes et aux décors étrangers en les intégrant à la production de ses porcelaines. 

Les étrangers ne s’intéressent pas avant le XXe siècle aux simples poteries chinoises issues du fond des âges: ni aux jarres peintes des cultures de Yangshao (Henan), ni aux rares formes zoomorphes de Dawenkou (Shandong), ni même aux pièces vernissées que les artisans de Xin’gan par exemple produisent dès le XIIIe siècle avant notre ère. Les unes comme les autres demeuraient enfouies dans le sol, oubliées. Elles ne revinrent à la lumière qu’à partir des années 1920. C’est pourquoi nous avons centré notre étude sur l’époque Ming et Qinq, période où les Occidentaux commencent à aborder la Chine grâce à ces scènes issues de cette porcelaine. Implantés officiellement sur l’île de Macao à partir de 1557, les portugais commencent aussitôt à importer à Lisbonne les premières céramiques bleu et blanc. Pour cet engouement, l’histoire la plus célèbre est celle des poissons rouges chinois et de madame de Pompadour, devenue en 1745 à l’âge de 24 ans la favorite du roi de France et de Navarre, Louis XV. Dès lors, jusqu’à sa mort en 1764, elle a une influence considérable sur la politique française, surtout dans le domaine des arts. Il est difficile de cerner l’enthousiasme de madame de Pompadour pour les poissons rouges chinois mais cette dernière collectionne toutes les pièces qu’elle trouve portant ce motif. En raison de l’amour du style chinois de madame de Pompadour, Louis XV commande de la porcelaine chinoise de Jingdezhen, sur laquelle sont peints à la fois des motifs floraux à la française et des poissons rouges chinois.

Jan_Luyken's_Jesus_31._Christ_Crucified._Phillip_Medhurst_CollectionDe nombreuses pièces furent fabriquées à Jingdezhen, « capitale de la porcelaine chinoise », « en blanc » ou seulement partiellement décorées pour être achevées à Canton où elles seront ornées de sujets pouvant être d’inspiration européenne: personnages occidentaux en costumes, scènes mythologiques ou bibliques, inscriptions en latin, armoiries… Les pièces de porcelaine d’exportation des Qing répondaient généralement à des contrats de commandes de l’étranger définissant les types, les tailles et les motifs. Par conséquent, certains motifs étaient typiquement européens, tels que des peintures célèbres, des histoires bibliques et mythes grecs, ou encore des pays et villes spécifiques. Nombre de ces sujets sont issus de la gravure, notamment des bibles illustrées telle que Nederduytse Bijbel de Jan Luyken. En 1680, ce dernier fait une série de vingt-quatre gravures du Nouveau Testament qui connurent un très grand succès tout comme ses 18 gravures de l’Ancien Testament réalisées en 1712. Les motifs de la Nativité, de la Crucifixion ainsi que de la Résurrection, issus de cette bible, sont fréquents sur les porcelaines de commande. On les retrouve essentiellement sur de la vaisselle comme des assiettes ou des services à thé tel que « Coffee or chocolaté cup decorated in encre de chine and gold with a scene of the Crucifixion, Chinese, European market, ça. 1740. Porcelain, Groninger Museum » directement inspirée de The Crucifixion, Engraving from the Lutheran Nederduyste Bijbel, Amsterdam réalisée par Jan Luyken. Des grands sujets de l’histoire de l’art comme celui des Trois Grâces, reprise d’un motif de majolique italienne, se retrouvaient fréquemment sur des assiettes en porcelaine issues de la manufacture de Jingdezhen. « Assiette à décor européen: les trois Grâces, reprise d’un motif de majolique italienne », Jingdezhen (Jiangxi), porcelaine aux émaux de petit feu poudrés, dits en Europe « famille rose », XVIIIe sciècle, époque des Qing, Paris, Musée Guimet. (Je n’ai pas trouvé d’image sur internet, mais vous pouvez la trouver dans le manuel de l’école du l’ouvre sur l’Art Chinois). Toutefois, les pièces collectées par les grands musées chinois sont peu nombreuses. Par conséquent, nombreux collectionneurs de porcelaine et experts en céramique ont l’impression suivante: la porcelaine d’exportation est fabriquée selon l’esthétique occidentale et pour satisfaire les demandes des Occidentaux, qui ne correspondaient pas au style chinois véritable.

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Les techniques de peinture occidentale sont alors parfois utilisées et l’on trouve aussi de nombreuses pièces avec des éléments chinois et occidentaux, formant ainsi  des produits de la fusion des cultures chinoise et occidentales.

L’arrivée des ambassadeurs du roi de Siam, le 1er septembre 1686, marque le début du vif intérêt que la cour de Louis XIV porte à l’Extrême-Orient. Les cadeaux diplomatiques apportés à cette occasion contribuent à développer le goût de la cour et de la famille royale pour les productions artistiques de l’Empire du Milieu. Porcelaines, papiers peints, laques, étoffes, soieries deviennent extrêmement prisées. Cette passion pour la Chine se manifeste notamment par l’importation de nombreuses œuvres d’art chinoises et à travers ce que l’on a appelé plus tard «la chinoiserie». Ce courant prend différentes formes comme l’imitation de l’art chinois, l’influence de cet art sur l’art français, l’adaptation de matériaux orientaux au goût français (par exemple l’adjonction de montures métalliques aux porcelaines d’Extrême-Orient), mais aussi la création d’une Chine imaginaire et pacifique grâce à des artistes français comme François Boucher avec par exemple Le Jardin chinois de 1742.

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Commençons par aborder les adaptations. Le décor chinois n’étant pas toujours du goût de l’amateur, on ajouta des accessoires européens aux oeuvres chinoises. Ce fut le cas pour de nombreuses porcelaines d’époque Kangxi auxquelles on posa des montures  de type rocaille Louis XV. Cette pratique se répandit dans toute l’Europe jusqu’à ce qu’on importa de la porcelaine blanche afin de la décorer sur place : le magasin de Gerrit Van Der Kande fut célèbre à Delft pour ce genre de produits pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Le but était bien entendu d’adapter la production au marché. thur Gilbert Collection on loan to the Victoria and Albert Museum, London est une de ces oeuvres modifiées pour devenir un calice.

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Après avoir modifié voire dénaturé la porcelaine de Chine, on se mit à l’imiter, ou, tout au moins, on décora les produits locaux de sujets représentant des personnages chinois. Delft fut un grand centre de cette fabrication. En France, cette industrie fut extrêmement prospère, répandue sur toute l’étendue du territoire, notamment avec la création d’une manufacture à Rouen et à Sèvres. Cela permit aux français de créer leurs propres modèles, d’abord inspirés des céramiques extrêmes-orientales avec des exemplaires « en bleu », « en blanc » et en « doré », puis petit à petit aux formes nouvelles, le plus souvent inspirées de l’orfèvrerie, et destinées avant tout à la table. Les fabricants ne cherchaient pas à tromper sur la provenance de leurs produits : les porcelaines chinoises de Saxe étaient, par exemple, marquées des deux épées. Il est intéressant de remarquer qu’à leur tour les Chinois imitèrent les porcelaines d’Europe. Les artistes chinois ont même reproduit des tableaux européens sur la porcelaine (Cf. Les trois Grâces).

La Chine de commande, et particulièrement celle liée à la porcelaine chinoise, connue différentes phases de marchés. Tout d’abord les occidentaux achetèrent l’objet pour ce qu’il est, une production aux secrets non maitrisés en Europe. Le goût chinois et les représentations qui se trouvaient sur les premières porcelaines achetées et importées marquèrent alors les occidentaux dans un premier temps. Mais rapidement, ce marché pris de l’ampleur, la demande augmenta et les variations de thèmes avec elle. Les ateliers chinois commencèrent alors à peindre des sujets issus de la culture européenne pour le marché européen. Dans THE GLOBALLIVES OF THINGS – Material culture in the first global age, Anne Gerritsen et Giorgio Riello décrivent ce phénomène comme l’expression des prémices d’une mondialisation. Une mondialisation permettant échanges matériels et culturels. Ainsi, une fois la « recette » connue, les occidentaux se mirent à produire leurs propres porcelaines et créèrent des objets particuliers, fusionnant parfois les deux cultures. Cet esprit de fusion des cultures d’ailleurs, s’incarne dans une horloge astronomique, Astronomical clock. Wood, metal and glass. China, 18th century. H 82cm, W 38 cm. The Oriental Museum, Durham. Gift from Sir Charles Edmund Hardinge. DUROM.1960.880. Reproduced by permission of Durham University Museum, fruit des mains d’artisans occidentaux et chinois. Ou encore  certains voient aussi dans l’utilisation du rose un effet d’échanges, sous Kangxi, entre l’orient et l’occident: l’émail rose serait le « pourpre Cassius » (un chlorure d’or inventé par Andreas Cassius, chimiste à Leyde et mort en 1673).

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PS: L’image pour l’exemple du dragon ne correspond pas à l’exemple cité. Il m’est difficile de trouver les images numérisées des ouvrages que je consulte pour mes articles.

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