« L’art pour tous, n°1 »

 Il me semble que la connaissance apporte et permet de nourrir des réflexions plus poussées, d’aborder le monde avec un regard sans oeillères.

Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu une discussion avec un ami qui me soutenait que l’art était pour tout le monde, l’art pour tous. J’ai trouvé ce qu’il disait idéal, utopique puisque de simples études sociologiques montrent que ce « tout le monde » n’a pas toujours la même conception de l’art. Cette conception de l’art aujourd’hui me semble exploser. Certains s’en veulent les tenants puisque experts, d’autres sont dans le rejet du fait de l’incompréhension ou de la non concordance d’oeuvres avec leurs valeurs. Quant à moi, je n’admettrai pas de jugement de valeur sur les oeuvres lors de mes exposés puisque mon seul but sera de présenter courants, oeuvres, concepts et démarches artistiques. Il me semble que la connaissance apporte et nourri des réflexions plus poussées, permet d’aborder le monde avec un regard sans oeillère; c’est pourquoi j’ai décidé de réaliser cette rubrique. Je commencerai ce travail par une courte présentation du minimalisme souvent qualifier de non art ou de « branlette intellectuelle », et d’un artiste: Dan Flavin.


« L’art minimal » ou « minimalisme » tend à simplifier et épurer les formes. Apparu aux Etats-Unis au milieu des années 1960, il se caractérise par des structures géométriques sérielles à base de matériaux industriels et par des artistes qui travaillent de manière indépendante, en l’absence de manifeste fédérateur. L’article « Specific Objects », publié en 1965 par Donald Judd, en fixe néanmoins les bases théoriques. Dans cette étude du travail d’artistes comme Dan Flavin et Robert Morris, Judd affirme: « il n’est pas nécessaire que l’oeuvre offre beaucoup à regarder, comparer, analyser individuellement, contempler. C’est la chose dans sa totalité, sa qualité d’ensemble, qui est intéressante… Forme, image, couleur et surface sont une seule et même chose, non des parties dispersées. Il n’y a ni zones ni parties neutres ou modérées, ni connexions, ni zones de transition ». Cette absence totale de mimétisme, de symbolisme ou d’expressivité mène la critique à parler de « minimalisme », qualificatif qui ne plut guère aux artistes du genre.

Greens crossing greens (to piet Mondrian who lacked green), (verts croisant des verts, en référence à Mondrian qui manquait de vert), est une oeuvre réalisée en 1966 par l’artiste Dan Flavin.  Cette création allant au delà de la conception du mot « minimal » est aujourd’hui exposée au Solomon R. Guggenheim Museum à New York.

En 1963, Dan Flavin présente pour la première fois une œuvre constituée uniquement d’un tube fluorescent, la Diagonal of personal ecstasy intitulée par la suite the diagonal of May 25, 1963 (to Constantin Brancusi). C’est un simple tube de lumière jaune posé en diagonale contre le mur. Les tubes fluorescents ont une durée de vie limitée donc cette oeuvre n’est pas d’origine. En faisant d’un banal tube industriel une oeuvre d’art, Dan Flavin suivait la voie montrée par Marcel Duchamp et ses ready-made. D’emblée, ce geste décisif pose les bases de sa démarche : l’utilisation de matériaux industriels aux formes simples, trouvés dans le commerce, de quatre longueurs standards et en neuf couleurs. A partir de ce vocabulaire élémentaire et restreint, Dan Flavin élabore, dans l’esprit du minimalisme dont il sera avec Donald Judd un des fondateurs, -même s’il réfutait cette catégorisation-, un système de configurations variées : au sol, au mur, au plafond, dans un angle, en barrière, fondé sur la répétition induite par la référence à la « Colonne sans fin » de Brancusi et la relation étroite avec l’architecture.

Greens crossing greens (to piet Mondrian who lacked green), est donc formée de tubes de néons de couleurs vertes. Ceux-ci forment deux « barrières », disposées dans l’espace dans un schéma spécifique. Elles ne se trouve pas au milieu de la pièce, ne sont pas parallèle au mur, mais sont positionnées de telle sortent qu’elles forment des diagonales. La plus basse passe sous la première, en son milieu semble t-il. Le sol étant lisse, les reflets de ces deux « barrières » de néons forment une croix et une continuité de l’installation, tout comme la coloration murale.

987_flavin1_tDan Flavin crée une oeuvre « minimaliste », s’offrant à la subjectivité de chacun. Les néons se reflètent sur toutes les surfaces de la pièce créant un espace poétique proche du rêve. La lumière entoure et forme un halo, une lumière gazeuse qui, en projetant sa couleur sur les murs blancs, troublent la perception du spectateur. En effet, celui-ci peut penser que les murs sont eux aussi de couleur verte.

L’œuvre donc est faite non seulement des tubes lumineux, apparents et cachés, mais aussi de leur reflet sur les murs et le sol. Elle dépend aussi de notre regard et des installations présentes dans les autres pièces, puisque, quittant une œuvre pour une autre, notre oeil garde l’impression du halo précédant, ce qui ajoute à notre incertitude. Les limites de la pièce se dissolvent dans une légère brume colorée, troublant notre perception du réel. Nous en arrivons à nous demander ce que nous voyons vraiment. L’art minimal prend en compte la relation de l’œuvre à l’espace et à l’observateur.

Dan Flavin ne voit aucune spiritualité dans sa démarche. Il ne s’agit que du jeu de la lumière et de l’espace.  En conséquence, chaque exposition est différente, unique en fonction du lieu où elle se déploie. Et c’est en cela que l’art de Dan Flavin est  « situationnel ». Les œuvres de Dan Flavin voyagent et se renouvellent à chaque exposition et sont étroitement dépendantes du contexte architectural dans lequel elles sont présentées. Paradoxalement cette simplicité prosaïque du dispositif va produire des œuvres d’une rare intensité émotionnelle, à la fois sensibles et distanciées, immatérielles et tangibles. Très vite Dan Flavin comprend combien l’espace et la perception du spectateur peuvent être transformés par la puissance et la dynamique de son outil, à la fois lumière et couleur.

Il n’y a pas si longtemps je discutais de l’oeuvre cinématographique de Nicolas Winding, plus particulièrement de ses films Drive et Only God forgives. On pourrait très facilement l’associer à l’œuvre de Dan Flavin. On pourrait ne pas aller au delà du scénario du film, comme l’on peut ne pas aller au delà de l’aspect formel de l’œuvre de Flavin. Dans ces deux films, l’intérêt artistique ne se trouvait pas dans le divertissement ni dans ce que le film avait à montrer, mais dans l’image, dans le travail de la lumière et de l’ambiance qu’avait su mettre en place le réalisateur. Dans Drive, le réalisateur travaille principalement sur le bleu, dans Only God Forgives sur le rouge. Comme Dan Flavin faisant référence à Mondrian qui manquait de vert, Nicolas Winding, manquerait-il lui aussi de vert ? (Humour…).

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