Bordel à Orsay

Commentaire d’exposition

« Splendeurs et misères »

Toulouse-Lautrec, Le Salon, 1886.

Rappels historiques

L’histoire de la prostitution est aussi longue que l’humanité, si l’on en croit l’adage qui en fait « le plus vieux métier du monde ». Elle fut présente tout au long de l’histoire dans les pays occidentaux et notamment en France. St Louis, roi pieu, lui aussi tolérera la prostitution. Mais ce fut Napoléon Ier, initiateur du code civil, qui leur donna un statut particulier intégré à la loi. Les prostituées eurent alors l’obligation d’être recensées afin d’obtenir une carte mais aussi, depuis 1802, de passer une visite médicale tous les mois. Ces réglementations n’étaient majoritairement pas respectées et nombre de femmes décidèrent de ne pas s’inscrire sur les registres afin de travailler à leur compte. Cependant, beaucoup furent incarcérées à la prison Saint-Lazare où elles pouvaient rester des mois, voire des années. Durant le XIXe siècle, on estime que Paris comptait environ 30.000 prostituées dont seulement 4.000 étaient « encartées ». Le salaire d’une femme étant deux fois moins important que celui d’un homme, soit environ deux francs par jour, alors qu’une passe était tarifée entre 20 et 100 francs. La prostitution formait donc une alternative financière et parfois un moyen de gravir l’échelle sociale.

Ce siècle devint alors, spécialement sous la IIIe République, une période propice à la jouissance rémunérée, où Paris incarne « Le Bordel de l’Europe ». Après la Première Guerre Mondiale, on décide cependant de fermer les maisons closes avec la loi Marthe Richard promulguée en 1946. L’écrivain Mac Orlan écrira : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule ». Aujourd’hui, la situation et le statut de la prostitution en France apparait compliqué. Force est de constater que celle-ci n’est pas punie par la loi tandis que le racolage actif comme passif l’est depuis 1810 par l’outrage public à la pudeur. Le proxénétisme est quant à lui durement sanctionné tout comme le client qui peut, lui aussi, être poursuivi si la prostituée est mineure ou considérée « vulnérable » par la loi.

Au XIXe, la prostitution fut dans la littérature comme dans les arts une source d’inspiration permanente pour les artistes qui se sont emparés du sujet, générant fantasme et renouvellement des formes picturales. Elle donna notamment lieu en littérature à Splendeurs et Misères des courtisanes de Balzac, publié entre 1839 et 1847, à Rolla de Musset de 1833 (qui sera la genèse à la toile de Gervex).

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C’est donc ce sujet de société quelque peu tabou que le Musée d’Orsay a décidé de mettre à l’honneur en cette fin d’année 2015 sous le nom « Splendeurs et misères ».

C’est la première fois qu’un tel sujet est abordé en France sous un angle artistique par les institutions. Isolde Pludermacher et Marie Robert, commissaires de l’exposition, ont choisi la période du Second Empire, qu’ils ont prolongée jusqu’en 1910. Jusqu’à la Monarchie de Juillet, le thème de la prostitution relève dans les arts essentiellement de la caricature. Un changement s’opère sous le Second Empire, les artistes s’y intéressent davantage, par des moyens plus ou moins détournés. L’exposition se limite aux années 1910, date de l’avant guerre, puisque une rupture se crée dans l’esthétique mais aussi dans la société avec l’émancipation progressive des femmes et de la libération sexuelle. Quant à la muséologie, son parcours s’articule de manière chrono-thématique, débutant par le thème de l’espace public. Elle se poursuit par l’évocation des maisons closes mais aussi des courtisanes, en passant par une salle réservée aux « grandes horizontales » pour aboutir aux oeuvres du début du XXe. Le parcours est jalonné de salles, interdites aux mineurs, présentant des photographies à caractère pornographique mais aussi médical.

L’entrée de l’exposition se compose d’une alcôve, avec sur notre gauche Sur le boulevard de Louis Valtat (1892) pour nous accueillir. Cette femme nous fixe en remontant son jupon, indice de sa profession. Chuchoter à l’oreille ou relever son jupon en public ne correspondait pas aux codes sociaux bourgeois et relève donc ici de la codification du sexe social. La toile de Valtat constitue notre premier rapport avec la prostitution incarnée en un simple regard et en un geste discret mais significatif. Tout comme les toiles de la salle suivante, elle nous apprend à identifier une prostituée, à la distinguer d’une femme « honnête ». « Pour leur mise, il n’y a que le Parisien de race qui la distingue, à quelque luxe excessif ou à quelque légère négligence, de celle de femmes du monde », Gautier à propos de Lorette dans L’Artiste du 11/01/1857.

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Cette alcôve passée, les prostituées dans l’attente sont sur tous les murs de la première salle, donnant ainsi l’impression que nous sommes ce client attendu. L’Attente de Jean Béraud (1880), La Prune d’Edouard Manet (vers 1877), L’Absinthe d’Edgar Degas (1875-1876) ou encore Au Café : Agostina Segatori au Tambourin de Vincent Van Gogh (1887), sont parmi ces toiles qui représentent l’attente, la fatigue et la consolation puisée dans la boisson. Seules les femmes de mauvaise vie fréquentaient les cafés pour y boire de l’alcool en attendant un client.

La première salle nous présente donc la « misère »: un portrait des classes laborieuses qui se dessine à travers ces femmes au statut indéterminé que la touche impressionniste par son flottement saisit. Cependant, le médium trahit la réalité de la prostitution.

La prostitution de Jean Béraud (vers 1885)
La Prune d’Edouard Manet (vers 1877).

En effet, la chaleur des toiles impressionnistes nous pousse à continuer et, comme l’homme représenté dans La prostitution de Jean Béraud (vers 1885), à nous rapprocher de plus en plus de ces femmes jusqu’à leur faire la demande. Cette oeuvre pourrait donc exprimer la transition aux salles suivantes, nous insérant ainsi dans les maisons closes, les salles de spectacles.

Nous sommes pris au cœur de l’activité, des propositions tarifées, des transactions louches parfois masquées. Devant nos yeux se dévoilent alors Le Bal de l’Opéra de Pierre François Eugène Giraud (1866), aux personnages tirés de la commedia Dell’ Arte, Scène de fête aux Folies-Bergère de Giovani Boldini (vers 1889), Bal du moulin de la Galette d’Henri Toulouse-Lautrec (1889) ou encore Au salon de la rue des Moulins (1894) du même peintre.

orsay5Ces salles présentent deux types de lieux aux fréquentations bien distinctes. Avec d’abord la présentation des mondanités parisiennes où l’interaction entre les sexes passe par le langage du corps, les mouvements et les nombreux attouchements. La chair y est  discrète, on nous montre les bras, les mains et même les jambes nus des femmes tandis que les mains des hommes sont gantées. Ce sont donc plus des lieux de rencontres vénales que des espaces du plaisir licite. Dans cette partie de l’exposition, le spectateur est encore sollicité, pris à parti, placé dans la peau d’un individu du Second Empire. Cette sensation se ressent particulièrement dans Le Bal de l’Opéra d’Henri Gervex (1886). L’artiste nous donne le point de vue d’un habitué qui, en montant l’escalier de l’Opéra, observe une jeune femme blonde vêtue de blanc, au visage masqué, faisant la cour au milieu d’hommes captivés.

Mais si le bal de l’Opéra et les scènes de fêtes introduisent les mœurs douteuses du trottoir, ce sont bien les représentations des bordels qui nous emmènent au coeur du sujet. Durant le Second Empire, la réalité des bordels demeurait à l’abri des regards, tant dans les arts que dans la société.  Ces nombreuses peintures nous offrent donc un aperçu du monde clos, du quotidien de ces femmes marquées par la fatigue, l’attente et les passes à la chaine.

Les toiles de Toulouse-Lautrec  évoquent également l’ambiance des maisons closes, un sujet délicat, qu’il traite avec justesse et sans vulgarité. Mais ce sont bien les monotypes de Degas qui abordent réellement la psychologie de ces femmes et la dureté de leur vie. Bien que cette série de monotypes n’ait pas été destinée au public, Degas nous y livre comme dans Trois filles (1876-1878), la noirceur des maisons de tolérance. Il nous y présente des femmes marquées par cette vie, éreintées dans l’attente d’un énième client.

« La fortune vient en dormant… Mais pas seule »

Caroline Otero.

Nous sommes donc bien loin des photographies présentées dans les quelques salles annexes interdites aux mineurs. Photos qui introduisent la pornographie par des scènes diverses : femmes nues, copulations ou encore enterrements de vie de garçon. Elles soulèvent une toute autre question : pourquoi le médium photographique, par son effet réel, fait-il scandale ?

 

En effet, la précision et la finesse des détails, offertes par le daguerréotype puis par le négatif sur verre, permettent un rendu exceptionnel de la chair et de sa pilosité. Rares sont les photographies faisant preuve d’une grande recherche esthétique. Peu d’artistes s’en sont d’ailleurs inspirés. Cependant, Courbet semble l’avoir fait pour L’origine du monde (1866).

Avec la découverte de la photographie, en 1839, l’accès au caché est facilité, l’image, sorte de carte de visite pour certaines femmes, forme même souvent une alternative à la loi contre le racolage.

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Félix-Jacques Antoine MOULIN (1802-1875). Nu allongé souriant. 1852.

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Ces femmes aux conditions instables, voire précaires, avaient une vie exposée aux risques de l’avortement, de l’inceste, de la violence, de la folie, du suicide ou de la maladie. Et ce sont bien ces maladies vénériennes que l’exposition présente après ces maisons closes, comme une sonnette d’alarme.
Vous public, qui avez endossé le rôle du voyeur de cette vie, de ces pratiques, de ces lieux de « plaisirs », voici ce que coûtent les relations tarifées. Plus que de l’argent, elles vous coûteront la vie !

Félicien Rops, La Parodie humaine. Coin de rue, quatre heures du matin, extrait des Cents légers croquis sans prétention pour réjouir les honnêtes gens (1881).

 

 

Pourtant, l’exposition ne s’arrête pas là. Arrivent alors les « Grandes Horizontales », les mondaines.

Ces mondaines, ces femmes vénales dangereuses, ces grandes séductrices pour lesquelles les hommes se ruinent, passèrent sans accroc de la Cour du Second Empire à la haute société de la IIIe République. Ce que les différents cartels tâchent de nous apprendre. Il est d’ailleurs amusant de rappeler qu’en 1899, le président Félix Faure meurt dans les bras de Marguerite Steinheil, une mondaine, au palais de l’Elysée.

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La mise en scène est ici bien plus importante que dans les autres salles afin de nous immerger au mieux dans l’univers de ces femmes. Une tapisserie rouge, la chaise d’amour d’Edouard VII, un lit en forme de coquille Saint-Jacques et des accessoires divers forment les outils de ce plongeon dans un monde bien éloigné de celui des « pierreuses ».

On exprime ici la « réussite », l’élévation sociale par la prostitution, « l’aristocratie du vice ».

 

 

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Les panneaux explicatifs nous présentent d’ailleurs des courtisanes dont les noms se retrouvent à la fois dans la presse à scandale et dans les registres de la police des mœurs : Jeanne de Tourbey, Blanche d’Antigny, Hortense Schneider, Marguerite Bellanger, Sarah Bernhardt, Valtesse de La Bigne.

 

Henri Gervex, Madame Valtesse de la Bigne, 1879.

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« De toutes ces femmes je connais l’histoire, si profondément tragique. Elles connaissent la vie dans toutes ses expressions… Je ne peux peindre ces femmes qu’avec des couleurs criardes, je fais cela peut être pour exprimer ainsi l’intensité de leur existence ? » Kees Van Dongen.

 

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Nini Danseuse de Kees van Dongen 1907-08.

La dernière salle nous montre le tournant du XX ème siècle, où la figure de la prostituée s’efface au profit de l’exagération de ses codes : maquillages abusifs, touches durcies, enseignes d’hôtels mal famés… Mais elle nous présente aussi un renouvellement des formes que Picasso aura contribué à bouleverser (déformation de la réalité, multitude de points de vue…).
Lorsque Degas va dans les maisons de passe, il y va pour observer les corps de manière anatomique, de voir des gestes. Il s’agit pour lui d’avoir une sorte de catalogue des positions du corps humain dans des situations que peu ou mal observées. Cette conception était partagée par Picasso. Il considérait que le corps de la prostituée fut le seul à permettre de représenter le vrai nu contrairement à l’idéal proposé par les Beaux-Arts. La peinture moderne s’invente !

 

 

 

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« Bordel Philosophique ». C’est par cette expression que Pablo Picasso désignait, durant sa réalisation, les Demoiselles d’Avignon (1907) où Avignon fait référence à une rue de Barcelone célèbre pour sa maison close. Les demoiselles désignent donc les prostituées, sensibles aux maladies vénériennes qui sont le sujet de la toile. L’œuvre n’était malheureusement pas présente à l’exposition, cependant des dessins préparatoires étaient exposés.

 

 

La « Splendeur », pour Orsay, s’incarne dans la grande production artistique et dans les réussites sociales qu’a engendrées la prostitution. Ces femmes furent les amantes, les amies et les muses des artistes et des écrivains les plus brillants de leur époque, qui fréquentaient leurs salons. Mais elles étaient aussi des collectionneuses, pas seulement d’hommes, et les commanditaires d’œuvres d’art. « Détail » que l’exposition oublie de mentionner. La « Misère » quant à elle, est traduite par les représentations des « pierreuses », des maladies vénériennes, par la condition des femmes à cette époque. « Par la prostitution, reconnue comme vice légal, on dégrade indignement la femme et l’on méconnait l’égalité qui doit régner entre elle et l’homme. Ce mépris de la femme est dangereux pour l’ordre moral et social tout entier » d’après Léo Taxil. Cette citation inscrite sur l’un des murs de l’exposition peut faire sourire puisqu’à aucun moment la question du genre n’a été posée dans l’exposition. Le Musée d’Orsay semble présenter la Femme comme l’incarnation du vice, comme ayant l’exclusivité de ce « métier ». Qu’en est-il de la prostitution masculine ?

Aguiché tout au long de l’exposition, placé en voyeur devant un très grand nombre d’oeuvres aux qualités variables, le spectateur peut ne pas saisir directement le but de l’exposition. En effet, les oeuvres sont présentées avec une absence de hiérarchie entre chefs d’oeuvres et imagerie de la prostitution. « Opération racolage à la gare d’Orsay » écrit Le Monde pour son article. Le sexe fait vendre et Orsay l’a bien compris. Mais pourquoi arrêter puisque les gens en redemande ? Cependant, l’ambiguïté est ailleurs.

Cette exposition, d’aura internationale, est ambivalente. On ne comprend pas très bien s’il s’agit d’une histoire illustrée de la prostitution de 1850 à 1910 ou bien d’une exposition d’histoire de l’art. En effet l’exposition, par son parcours, touchent à différentes thématiques comme la sociologie, la médecine, l’iconographie. Si Orsay a le désir de réaliser un exposé de la prostitution, celui-ci est en partie incomplet par son oubli de la prostitution chez les hommes. La prostitution, encore une fois, n’est pas l’apanage des femmes. Orsay semble l’oublier… Bien que la prostitution masculine était plus rare et semble dénuée d’iconographie, elle aurait méritée rappels et attention.

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